{"id":169,"date":"2024-10-11T00:00:00","date_gmt":"2024-10-10T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/letrangemanuscrit.art\/?p=169"},"modified":"2024-10-22T19:59:31","modified_gmt":"2024-10-22T17:59:31","slug":"lombre-dune-ombre-the-shadow-of-a-shade","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/letrangemanuscrit.art\/?p=169","title":{"rendered":"L&rsquo;ombre d&rsquo;une ombre (1869)"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Tom Hood <\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>Temps de lecture :  31 minutes<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Ma soeur Lettie a habit\u00e9 chez moi depuis le jour o\u00f9 j\u2019ai poss\u00e9d\u00e9 ma propre maison. Avant mon mariage, elle \u00e9tait ma petite gouvernante. Aujourd&rsquo;hui, elle est l\u2019ins\u00e9parable compagne de mon \u00e9pouse et la \u00ab\u00a0tante ch\u00e9rie\u00a0\u00bb de mes enfants, qui vont la trouver pour \u00eatre r\u00e9confort\u00e9s, conseill\u00e9s et secourus dans tous leurs petits troubles et tracas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Mais, bien qu\u2019elle dispose d\u2019un foyer confortable et soit entour\u00e9e de coeurs aimants, elle garde sur son visage une allure grave et m\u00e9lancolique qui laisse perplexe ses connaissances et chagrine ses amis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Une d\u00e9ception amoureuse ! Oui, la vieille histoire d&rsquo;un amant perdu est la cause de l\u2019air triste de Letty. Les propositions avantageuses n&rsquo;ont pas manqu\u00e9, mais depuis que son c\u0153ur a perdu son premier amour, elle ne s\u2019est plus jamais livr\u00e9e au r\u00eave heureux d\u2019aimer et d\u2019\u00eatre aim\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">George Mason \u00e9tait un cousin de mon \u00e9pouse &#8211; un marin de profession. Lui et Lettie se rencontr\u00e8rent lors de notre mariage, et tomb\u00e8rent amoureux au premier regard. Le p\u00e8re de George avait servi avant lui dans les mers myst\u00e9rieuses, et s\u2019\u00e9tait fait conna\u00eetre comme un adroit marin des mers arctiques. Il avait pris part \u00e0 plus d\u2019une exp\u00e9dition \u00e0 la recherche du p\u00f4le Nord et du passage du Nord-ouest.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je ne fus donc pas surpris lorsque George se porta volontaire \u00e0 bord du <em>Pioneer<\/em>, qui s\u2019armait pour une croisi\u00e8re \u00e0 la recherche de Franklin et de son exp\u00e9dition disparue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Sa fascination pour cette entreprise \u00e9tait telle que je sentais que, euss\u00e9-je \u00e9t\u00e9 \u00e0 sa place, je n\u2019aurais moi-m\u00eame pu y r\u00e9sister. Bien entendu, Lettie n\u2019appr\u00e9ciait absolument pas cette id\u00e9e, mais il la convainquit en lui disant que les volontaires pour l\u2019Arctique n\u2019\u00e9taient \u00e0 aucun moment perdus de vue, et qu\u2019il aurait plus d\u2019avancement en une ann\u00e9e de cette exp\u00e9dition qu\u2019en douze ann\u00e9es s\u2019il n\u2019y participait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je ne puis dire que Lettie, m\u00eame apr\u00e8s cela, fut particuli\u00e8rement enchant\u00e9e de son d\u00e9part, mais, en tout cas, elle avait cess\u00e9 de s\u2019y opposer. Cependant, un air grave, qui lui est \u00e0 pr\u00e9sent habituel, mais qui \u00e9tait chose rare dans ses jeunes et joyeuses ann\u00e9es, traversait parfois son visage lorsqu\u2019elle croyait que personne ne la regardait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Mon jeune fr\u00e8re, Harry, \u00e9tait \u00e0 cette \u00e9poque \u00e9tudiant \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie d\u2019arts. Il n&rsquo;\u00e9tait alors qu&rsquo;un d\u00e9butant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Aujourd&rsquo;hui, il est une figure assez connue dans le milieu artistique, et ses tableaux se vendent un bon prix. Comme tout d\u00e9butant, il \u00e9tait empli d\u2019id\u00e9es fantasques et de th\u00e9ories. Il aurait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9rapha\u00e9lite, si le pr\u00e9rapha\u00e9lisme n\u2019avait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invent\u00e9. Il avait une lubie pour ce qu\u2019il appelait l\u2019\u00c9cole v\u00e9nitienne. Or, il se trouvait que George avait une belle t\u00eate de type italien, et Harry le persuada de poser pour un portrait. La ressemblance \u00e9tait certaine, mais l&rsquo;\u0153uvre m\u00e9diocre. L\u2019arri\u00e8re-plan \u00e9tait tr\u00e8s sombre, et l\u2019uniforme de marine de George d\u2019une couleur si profonde que le visage en ressortait trop blanc et trop net. C\u2019\u00e9tait une repr\u00e9sentation de trois-quarts, mais l\u2019on ne voyait qu\u2019une seule main, appuy\u00e9e sur la garde d\u2019une \u00e9p\u00e9e. Comme le dit George, il avait plus l\u2019air d\u2019un commandant de gal\u00e8re v\u00e9nitienne que d\u2019un matelot moderne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Cependant, le tableau plut \u00e0 Lettie, qui ne se souciait gu\u00e8re d\u2019art pourvu que la ressemblance f\u00fbt correcte. Alors la peinture fut d\u00fbment encadr\u00e9e &#8211; dans un cadre extr\u00eamement lourd, \u00e0 la demande de Harry &#8211; et accroch\u00e9e dans la salle \u00e0 manger.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">A pr\u00e9sent, le jour du d\u00e9part de George approchait. Le <em>Pioneer <\/em>\u00e9tait presque pr\u00eat \u00e0 appareiller, et l\u2019\u00e9quipage n\u2019attendait plus que les ordres de son capitaine. Les officiers purent faire connaissance entre eux avant l\u2019exp\u00e9dition, ce qui \u00e9tait un avantage. George forgea une profonde amiti\u00e9 avec le chirurgien, Vincent Grieve, et, avec ma permission, le convia \u00e0 d\u00eener.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cLe pauvre, ses amis les plus proches habitent dans les Highlands, et il est bien seul.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cN\u2019h\u00e9site pas \u00e0 nous l\u2019amener, George ! Quiconque est ton ami sera le bienvenu ici.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Alors, Vincent Grieve vint chez nous. Je dois dire qu\u2019il ne m\u2019impressionna pas favorablement, et je souhaitais presque ne pas avoir consenti \u00e0 sa venue. C\u2019\u00e9tait un beau jeune homme, grand et p\u00e2le, avec un dur visage d\u2019\u00e9cossais et l&rsquo;\u0153il gris et froid. Il y avait \u00e9galement quelque chose de d\u00e9plaisant dans son expression, quelque chose de cruel ou de rus\u00e9, ou les deux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je consid\u00e9rais de tr\u00e8s mauvais go\u00fbt sa mani\u00e8re d\u2019accorder une attention aussi appuy\u00e9e \u00e0 Lettie, alors qu\u2019il venait en tant qu\u2019ami de son fianc\u00e9. Il \u00e9tait constamment aupr\u00e8s d\u2019elle, et devan\u00e7ait George dans toutes les petites attentions qu\u2019un amoureux se ravit de prodiguer. Je pense que George en \u00e9tait un peu contrari\u00e9, bien qu\u2019il ne dit rien, attribuant l\u2019insolence de son ami \u00e0 son manque d\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie n\u2019appr\u00e9ciait pas du tout cela. Elle savait que George ne serait plus aupr\u00e8s d\u2019elle tr\u00e8s longtemps, et \u00e9tait d\u00e9sireuse de le garder autant que possible pour elle seule. Mais comme Grieve \u00e9tait l\u2019ami de son fianc\u00e9, elle supporta cette affliction avec une grande patience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le chirurgien ne sembla pas s\u2019apercevoir le moins du monde qu\u2019il \u00e9tait importun. Il \u00e9tait ma\u00eetre de lui et heureux, \u00e0 une exception pr\u00e8s. Le portrait de George semblait l\u2019agacer. Il avait l\u00e2ch\u00e9 une l\u00e9g\u00e8re exclamation irrit\u00e9e quand il l\u2019avait vu pour la premi\u00e8re fois, ce qui attira mon attention ; et je remarquai qu\u2019il s\u2019effor\u00e7ait d\u2019\u00e9viter de le regarder. Enfin, lorsqu\u2019arriva le d\u00eener, il fut invit\u00e9 \u00e0 s\u2019asseoir juste devant la peinture. Il h\u00e9sita un instant, puis s\u2019assit, mais se releva presque aussit\u00f4t.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cC&rsquo;est tr\u00e8s pu\u00e9ril, je sais\u00a0\u00bb, balbutia-t-il, \u00ab\u00a0mais je ne peux m&rsquo;asseoir en face de ce tableau\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cCe n&rsquo;est pas du grand art\u00a0\u00bb, dis-je, \u00ab\u00a0et cela peut irriter un \u0153il critique\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe ne connais rien \u00e0 l&rsquo;art\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-il, \u00ab\u00a0mais c&rsquo;est un de ces tableaux d\u00e9sagr\u00e9ables dont les yeux vous suivent dans la pi\u00e8ce. J&rsquo;ai une horreur atavique de ce genre de tableaux. Ma m\u00e8re s&rsquo;est mari\u00e9e contre la volont\u00e9 de son p\u00e8re, et quand je suis n\u00e9, elle \u00e9tait si malade qu&rsquo;on ne s&rsquo;attendait pas \u00e0 ce qu&rsquo;elle vive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lorsqu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 suffisamment r\u00e9tablie pour parler sans divaguer, elle a suppli\u00e9 que l\u2019on \u00f4te un portrait de mon grand-p\u00e8re qui \u00e9tait accroch\u00e9 dans la chambre et qui, selon elle, lui faisait des grimaces mena\u00e7antes. C&rsquo;est superstitieux, mais c\u2019est plus fort que moi&#8230; j&rsquo;ai une profonde horreur de ces peintures !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je crois que pour George, il s&rsquo;agissait d&rsquo;une ruse de son ami pour obtenir un si\u00e8ge \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Lettie ; mais je suis s\u00fbr que ce n&rsquo;\u00e9tait pas le cas, car j&rsquo;avais vu l&rsquo;expression alarm\u00e9e sur son visage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le soir, lorsque George et son ami partirent, j&rsquo;en profitai pour demander au premier, \u00e0 moiti\u00e9 en plaisantant, s&rsquo;il comptait nous amener \u00e0 nouveau son ami. George m&rsquo;affirma avec force que non, ajoutant que le chirurgien \u00e9tait d&rsquo;une compagnie assez agr\u00e9able avec d\u2019autres hommes, dans une auberge ou \u00e0 bord d&rsquo;un navire, mais pas lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agissait de dames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Mais le mal \u00e9tait fait. Vincent Grieve profita d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 et n&rsquo;attendit pas d&rsquo;\u00eatre invit\u00e9 \u00e0 nouveau. Il appela le jour suivant, et ensuite presque tous les jours. A pr\u00e9sent, il \u00e9tait un visiteur plus fr\u00e9quent que George, car ce dernier \u00e9tait oblig\u00e9 de s&rsquo;occuper de ses fonctions, et devait rester presqu\u2019en permanence \u00e0 bord du <em>Pioneer<\/em>, tandis que le chirurgien, ayant veill\u00e9 \u00e0 l&rsquo;approvisionnement en m\u00e9dicaments, etc., \u00e9tait assez libre. Lettie l&rsquo;\u00e9vitait autant que possible, mais il lui apportait g\u00e9n\u00e9ralement, ou pr\u00e9tendait lui apporter, un petit message de George, ce qui lui donnait une excuse pour demander \u00e0 la voir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lors de sa derni\u00e8re visite, la veille du d\u00e9part du <em>Pioneer<\/em>, Lettie vint me voir en grande d\u00e9tresse. Le jeune homme avait eu l&rsquo;audace de lui dire qu&rsquo;il l&rsquo;aimait. Il savait, disait-il, qu&rsquo;elle \u00e9tait fianc\u00e9e \u00e0 George, mais cela n&#8217;emp\u00eachait pas un autre homme de l&rsquo;aimer aussi. Un homme ne peut pas plus s&#8217;emp\u00eacher de tomber amoureux que d\u2019attraper la fi\u00e8vre. Lettie d\u00e9fendit sa dignit\u00e9 et le r\u00e9primanda s\u00e9v\u00e8rement ; mais il lui dit qu&rsquo;il ne voyait aucun mal \u00e0 lui parler de sa passion, m\u00eame s&rsquo;il la savait sans espoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cMille choses peuvent arriver\u201d, dit-il enfin, \u201cqui mettraient fin \u00e0 vos fian\u00e7ailles avec George Mason. Alors peut-\u00eatre n&rsquo;oublierez-vous pas qu&rsquo;un autre vous aime !\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s en col\u00e8re, et j&rsquo;allais imm\u00e9diatement lui donner mon avis sur sa conduite, mais Lettie me dit qu&rsquo;il \u00e9tait parti, qu&rsquo;elle l&rsquo;avait cong\u00e9di\u00e9 et lui avait interdit la maison. Elle ne m\u2019avait inform\u00e9 que pour se prot\u00e9ger, car elle n&rsquo;avait pas l&rsquo;intention de dire quoi que ce soit \u00e0 George, de peur que cela n&rsquo;entra\u00eene un duel ou toute autre violence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Ce fut la derni\u00e8re fois que nous v\u00eemes Vincent Grieve avant le d\u00e9part du <em>Pioneer<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">George arriva le soir m\u00eame et resta avec nous jusqu&rsquo;au lever du jour, lorsqu&rsquo;il dut s&rsquo;arracher \u00e0 sa famille et rejoindre son navire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Apr\u00e8s lui avoir serr\u00e9 la main \u00e0 la porte, dans l&rsquo;aube froide, grise et bruineuse, je retournai dans la salle \u00e0 manger, o\u00f9 la pauvre Lettie sanglotait sur le sofa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je ne pus m&#8217;emp\u00eacher de sursauter en regardant le portrait de George accroch\u00e9 au-dessus d&rsquo;elle. L&rsquo;\u00e9trange lumi\u00e8re du lever du jour ne pouvait expliquer l&rsquo;extraordinaire p\u00e2leur du visage. Je m\u2019approchai et le regardai attentivement. Je vis qu&rsquo;il \u00e9tait couvert d&rsquo;humidit\u00e9, et imaginai que que c\u2019\u00e9tait cela qui lui avait donn\u00e9 cet air si p\u00e2le. Quant \u00e0 l&rsquo;humidit\u00e9, je supposais que la pauvre Lettie avait embrass\u00e9 le portrait de son bien-aim\u00e9, et que l&rsquo;humidit\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par ses larmes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Ce n&rsquo;est que longtemps apr\u00e8s, alors que je racontais en plaisantant \u00e0 Harry comment son \u0153uvre avait \u00e9t\u00e9 caress\u00e9e, que j&rsquo;appris que ma conjecture \u00e9tait erron\u00e9e. Lettie m&rsquo;assura tr\u00e8s solennellement que je m&rsquo;\u00e9tais tromp\u00e9 en supposant qu&rsquo;elle avait embrass\u00e9 le tableau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\"><strong>\u201c<\/strong>C&rsquo;est le vernis qui s&rsquo;est voil\u00e9, je suppose\u201d, dit Harry. Et le sujet fut ainsi clos car je n&rsquo;en dis pas plus, bien que je sache fort bien, sans \u00eatre un artiste, que ce n\u2019\u00e9tait pas du tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le <em>Pioneer<\/em> \u00e9tait parti. Nous re\u00e7umes &#8211; ou plut\u00f4t, Lettie re\u00e7ut &#8211; deux lettres de George, qu&rsquo;il avait saisi l&rsquo;occasion d&rsquo;envoyer par des baleiniers de retour vers l\u2019Angleterre. Dans la seconde lettre, il \u00e9crivait qu&rsquo;il \u00e9tait peu probable qu&rsquo;il ait la possibilit\u00e9 d&rsquo;en envoyer d\u2019autres, car ils naviguaient sous de hautes latitudes &#8211; dans la mer solitaire, o\u00f9 aucun navire d&rsquo;exp\u00e9dition n&rsquo;avait jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9. Ils \u00e9taient tous de bonne humeur, disait-il, car ils avaient rencontr\u00e9 tr\u00e8s peu de glace et esp\u00e9raient trouver des eaux libres plus au nord que d&rsquo;ordinaire. De plus, ajouta-t-il, le travail de Grieve avait jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent \u00e9t\u00e9 une sin\u00e9cure, car il n&rsquo;y avait pas eu un seul cas de maladie \u00e0 bord.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Puis suivit un long silence, et une lente ann\u00e9e s&rsquo;\u00e9coula pour la pauvre Lettie. Une fois, nous entend\u00eemes parler de l&rsquo;exp\u00e9dition dans les journaux. Une tribu errante d&rsquo;Esquimaux, que le capitaine d&rsquo;un navire russe avait rencontr\u00e9 par hasard, avait rapport\u00e9 que l&rsquo;exp\u00e9dition se poursuivait et progressait favorablement. Le navire avait \u00e9t\u00e9 immobilis\u00e9 pour l&rsquo;hiver et ils transportaient les canots sur des tra\u00eeneaux. Ils croyaient avoir trouv\u00e9 des traces des \u00e9quipages perdus, ce qui semblait indiquer qu&rsquo;ils \u00e9taient sur la bonne voie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Un nouvel hiver passa, et le printemps arriva. C&rsquo;\u00e9tait un printemps doux et lumineux comme nous en avons parfois, m\u00eame dans le climat changeant et incertain qui est le n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Un soir, nous \u00e9tions assis dans la salle \u00e0 manger, la fen\u00eatre ouverte, car, m\u00eame si nous avions depuis longtemps renonc\u00e9 \u00e0 allumer les chemin\u00e9es, la pi\u00e8ce \u00e9tait tr\u00e8s chaude et nous \u00e9tions heureux de respirer la brise fra\u00eeche du soir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie travaillait. Pauvre enfant, bien qu&rsquo;elle ne dit jamais mot, elle se languissait manifestement de la longue absence de George. Harry \u00e9tait pench\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, \u00e9tudiant l&rsquo;effet de la lumi\u00e8re du soir sur les fruits en fleurs qui \u00e9taient merveilleusement pr\u00e9coces et abondants, la saison \u00e9tant si douce. J&rsquo;\u00e9tais assis \u00e0 table, pr\u00e8s de la lampe, et je lisais le journal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Soudain, un froid glacial envahit la pi\u00e8ce. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas un coup de vent froid, car le rideau de la fen\u00eatre ouverte n&rsquo;avait pas boug\u00e9 d\u2019un pouce. Mais une froidure mortelle emplit la pi\u00e8ce &#8211; elle arriva et disparut en un instant. Lettie frissonna, comme moi, de cette sensation de froid intense.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle leva les yeux. \u201cComme il a fait curieusement froid tout d\u2019un coup\u00a0\u00bb, dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cVoila un avant-go\u00fbt du climat polaire de notre pauvre George\u00a0\u00bb, dis-je en souriant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Au m\u00eame moment, je jetai instinctivement un regard vers le portrait. Ce que je vis me frappa de stupeur. Une pouss\u00e9e de sang, d\u2019une chaleur de fi\u00e8vre, dissipa la sensation engourdissante de l&rsquo;haleine glaciale qui avait sembl\u00e9 me geler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">J&rsquo;ai dit que la lampe \u00e9tait allum\u00e9e ; mais ce n&rsquo;\u00e9tait que pour que je puisse lire confortablement, car le cr\u00e9puscule violet \u00e9tait encore plein du soleil couchant et la pi\u00e8ce n&rsquo;\u00e9tait pas sombre. Mais en regardant le tableau, je constatai qu&rsquo;il avait subi une \u00e9trange alt\u00e9ration. Cela \u00e9tait parfaitement net. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas une hallucination invent\u00e9e pour l&rsquo;\u0153il par le cerveau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je voyais, \u00e0 la place de la t\u00eate de Georges, un cr\u00e2ne grima\u00e7ant ! Je le regardai fixement, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas une illusion. Je voyais les orbites creuses, les dents luisantes, les pommettes sans chair &#8211; c&rsquo;\u00e9tait le visage de la mort !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Sans dire un mot, je me levai de ma chaise et marchai droit vers le tableau. A mesure que je m&rsquo;approchais, une sorte de brume semblait se lever devant lui ; et lorsque je fus tout pr\u00e8s, je ne vis plus que le visage de Georges. Le cr\u00e2ne spectral avait disparu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cPauvre George\u00a0\u00bb, dis-je sans r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie leva les yeux. Le ton de ma voix l&rsquo;avait alarm\u00e9e, et mon expression n&rsquo;avait rien pour la rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cQu&rsquo;est-ce que tu veux dire ? As-tu appris quelque chose ? Oh, Robert, par piti\u00e9, dis-moi !\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle se leva, s&rsquo;approcha de moi et, posant ses mains sur mon bras, leva les yeux vers mon visage d&rsquo;un air implorant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cNon, ma ch\u00e8re, comment aurais-je pu apprendre quoi que ce f\u00fbt ? Seulement, je ne puis m&#8217;emp\u00eacher de penser aux privations et aux difficult\u00e9s qu&rsquo;il doit \u00e9prouver. Le froid m&rsquo;y a fait penser\u2026\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cFroid !\u00a0\u00bb dit Harry, qui avait, \u00e0 ce moment-l\u00e0, quitt\u00e9 la fen\u00eatre. \u201cFroid ! Mais de quoi parlez-vous ? Froid, un soir comme celui-ci ! Vous devez avoir attrap\u00e9 une petite fi\u00e8vre, je crois.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cLettie et moi avons ressenti un froid glacial il y a une minute ou deux. Vous ne l&rsquo;avez pas per\u00e7u ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cPas du tout, et comme j&rsquo;\u00e9tais pench\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, c\u2019est moi, entre tous, qui aurais d\u00fb le remarquer.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">C&rsquo;\u00e9tait curieux, mais ce froid \u00e9trange n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 ressenti qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la chambre. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas le vent du soir, mais un souffle surnaturel li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effrayante apparition que j&rsquo;avais observ\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait, en effet, le froid de l&rsquo;hiver polaire &#8211; l&rsquo;ombre glaciale du Nord gel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u00ab\u00a0Quel jour du mois sommes-nous, Harry ?\u201d demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cAujourd&rsquo;hui, le 23, je crois\u201d, r\u00e9pondit-il, puis il ajouta en prenant le journal que je lisais : \u00ab\u00a0Oui, c\u2019est bien \u00e7a. Mardi 23 f\u00e9vrier, si le Daily News dit vrai, ce que je suppose. Les journaux peuvent se permettre de dire la v\u00e9rit\u00e9 sur les dates, \u00e0 d\u00e9faut de le faire sur l&rsquo;art.\u201d L\u2019un des tableaux de Harry avait \u00e9t\u00e9 \u00e9trill\u00e9 par le critique d&rsquo;un journal du matin quelques jours auparavant, et il \u00e9tait un peu en col\u00e8re contre le journalisme en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie quitta la pi\u00e8ce et je racontai \u00e0 Harry ce que j&rsquo;avais vu et ressenti, en lui demandant de noter la date, car je craignais qu&rsquo;un malheur ne soit arriv\u00e9 \u00e0 George.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe vais noter cela dans mon calepin, Bob. Mais Lettie et toi avez d\u00fb avoir un peu froid, et c\u2019est votre estomac ou votre imagination qui vous a induit en erreur &#8211; l\u2019un et l\u2019autre sont la m\u00eame chose, tu sais. Du reste, en ce qui concerne le tableau, il n&rsquo;y a l\u00e0 rien de particulier ! Il y a un cr\u00e2ne, bien s\u00fbr. Comme le dit Tennyson : <\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse has-source-serif-font-family\">\u201c<em>Tout visage, aussi plein soit-il, <\/em><br><em>rembourr\u00e9 de chair et de graisse, <\/em><br><em>n'est que le mod\u00e8le d'un cr\u00e2ne<\/em>.\u201d <\/pre>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le cr\u00e2ne est l\u00e0&#8230; tout comme, dans tout bon mod\u00e8le, le nu est l\u00e0, sous les costumes. Vous pensez que c&rsquo;est une simple couche de peinture. Rien de tel ! L&rsquo;art vit, monsieur ! C&rsquo;est tout autant une vraie t\u00eate que la v\u00f4tre, avec tous ses muscles et ses os, exactement la m\u00eame chose. C&rsquo;est ce qui fait la diff\u00e9rence entre l&rsquo;art et la camelote.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">C&rsquo;\u00e9tait la th\u00e9orie pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Harry, qui n&rsquo;\u00e9tait pas encore pass\u00e9 du stade de r\u00eaveur au stade de travailleur. Comme je n&rsquo;avais pas envie de discuter avec lui, je laissai tomber le sujet apr\u00e8s que nous ayons not\u00e9 la date dans nos carnets. Lettie me fit savoir par un mot qu&rsquo;elle ne se sentait pas bien et qu&rsquo;elle \u00e9tait all\u00e9e se coucher. Mon \u00e9pouse descendit et me demanda ce qu\u2019il s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Elle \u00e9tait en haut avec les enfants et \u00e9tait all\u00e9e voir comment allait Lettie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe pense qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s imprudent de rester assis devant la fen\u00eatre ouverte, mon ch\u00e9ri. Je sais que les soir\u00e9es sont chaudes, mais l&rsquo;air nocturne est parfois frais &#8211; en tout cas, Lettie semble avoir attrap\u00e9 un violent rhume, car elle frissonne beaucoup. Je crains qu\u2019elle n\u2019ait pris froid avec les fen\u00eatres ouvertes.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je ne lui dis rien sur le moment, si ce n&rsquo;est que Lettie et moi avions ressenti un froid soudain ; je ne tenais pas \u00e0 me lancer de nouveau dans une explication, car je voyais bien que Harry \u00e9tait enclin \u00e0 se moquer de moi d\u2019\u00eatre si superstitieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le soir, cependant, dans notre chambre, je racontai \u00e0 mon \u00e9pouse ce qu\u2019il s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, et quelles \u00e9taient mes appr\u00e9hensions. Elle fut si boulevers\u00e9e et alarm\u00e9e que je regrettai presque de mes aveux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le lendemain matin, Lettie allait mieux et, comme nul ne fit r\u00e9f\u00e9rence aux bouleversements de la nuit pr\u00e9c\u00e9dente, nous semblions tous avoir oubli\u00e9 l\u2019\u00e9v\u00e8nement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Mais depuis ce jour, je redoutais toujours, au fond de moi, l&rsquo;arriv\u00e9e d\u2019une mauvaise nouvelle. Et elle arriva finalement, comme je m&rsquo;y attendais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Un matin, alors que je descendais pour prendre mon petit-d\u00e9jeuner, on frappa \u00e0 la porte et Harry fit son apparition. C&rsquo;\u00e9tait une visite tr\u00e8s matinale de sa part, car il avait l&rsquo;habitude de passer ses matin\u00e9es \u00e0 l\u2019atelier, et de nous rendre visite le soir en rentrant chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il \u00e9tait p\u00e2le et agit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cLettie n&rsquo;est pas encore descendue, n&rsquo;est-ce pas ?\u00a0\u00bb demanda-t-il ; puis, avant que je ne puisse r\u00e9pondre, il ajouta une autre question :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u00ab\u00a0Quel journal recevez-vous ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cLe Daily News\u00a0\u00bb, r\u00e9pondis-je. \u201cPourquoi ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cElle n&rsquo;est pas descendue ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cNon.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cDieu merci ! Regarde !\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il sortit un journal de sa poche et me le donna, en me montrant un court paragraphe au bas d&rsquo;une des colonnes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">J&rsquo;avais compris ce qu\u2019il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;il avait parl\u00e9 de Lettie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le paragraphe \u00e9tait intitul\u00e9 \u00a0\u00bb Accident mortel pour l&rsquo;un des officiers du navire d&rsquo;exp\u00e9dition <em>Pioneer<\/em> \u00ab\u00a0. Il indiquait que l&rsquo;Amiraut\u00e9 avait re\u00e7u des nouvelles signalant que l&rsquo;exp\u00e9dition n&rsquo;avait pas r\u00e9ussi \u00e0 retrouver les \u00e9quipages disparus, mais qu&rsquo;elle avait trouv\u00e9 leurs traces. Le manque de provisions et de produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 les avait contraints \u00e0 rebrousser chemin sans suivre ces traces, mais le commandant \u00e9tait impatient, d\u00e8s que le navire pourrait \u00eatre r\u00e9\u00e9quip\u00e9, de repartir et de reprendre la piste l\u00e0 o\u00f9 il l&rsquo;avait laiss\u00e9e. Un accident malheureux l&rsquo;avait priv\u00e9 de l&rsquo;un de ses officiers les plus prometteurs, le lieutenant Mason, qui \u00e9tait tomb\u00e9 du haut d\u2019un iceberg et s\u2019\u00e9tait tu\u00e9 lors d\u2019une chasse avec le chirurgien. Il \u00e9tait aim\u00e9 de tous, et sa mort avait attrist\u00e9 la vaillante petite troupe d&rsquo;explorateurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cCe n&rsquo;est pas dans le Daily News d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, Dieu merci, Bob\u201d, dit Harry, qui \u00e9tait all\u00e9 chercher notre journal pendant que je lisais celui qu&rsquo;il avait apport\u00e9. \u201cMais tu devras rester vigilant pendant quelques jours et ne pas laisser Lettie lire le journal quand cela para\u00eetra, puisqu\u2019il est certain que cela se produira t\u00f4t ou tard.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Alors nous nous regard\u00e2mes tous les deux, les larmes aux yeux. \u201cPauvre George!&#8211;pauvre Lettie !\u00a0\u00bb soupir\u00e2mes-nous doucement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cMais il faut bien qu&rsquo;on le lui dise un jour ou l&rsquo;autre ?\u201d fis-je avec d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe suppose que oui\u201d, dit Harry, \u201cmais cela la tuerait de le lui annoncer soudainement. O\u00f9 est ta femme ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle \u00e9tait avec les enfants, mais je montais la chercher et lui annon\u00e7ai la nouvelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle eut beaucoup de mal \u00e0 cacher son \u00e9motion, mais le fit pour le bien de Lettie. Cependant, les larmes coulaient en d\u00e9pit de ses efforts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cComment trouverai-je jamais le courage de le lui dire ?\u201d demanda-t-elle. \u00ab\u00a0Chut !\u00a0\u00bb dit Harry, qui saisit soudain son bras et regarda vers la porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je me retournai. Lettie \u00e9tait l\u00e0, le visage p\u00e2le comme la mort, les l\u00e8vres \u00e9cart\u00e9es et le regard aveugle. Elle \u00e9tait entr\u00e9e sans que nous l&rsquo;ayons entendue. Nous ne s\u00fbmes jamais ce qu&rsquo;elle avait entendu, mais cela avait \u00e9t\u00e9 suffisant pour lui apprendre le pire. Nous nous pr\u00e9cipit\u00e2mes tous vers elle, mais elle nous fit signe de nous \u00e9loigner, se retourna et remonta \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage sans dire un mot. Mon \u00e9pouse se h\u00e2ta de monter apr\u00e8s elle et la trouva \u00e0 genoux pr\u00e8s de son lit, inconsciente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">On fit venir le m\u00e9decin, qui lui administra rapidement des reconstituants. Elle revint \u00e0 elle, mais le choc la laissa dangereusement malade pendant plusieurs semaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Environ un mois apr\u00e8s qu&rsquo;elle fut suffisamment remise pour quitter sa chambre, je lus dans le journal l&rsquo;annonce de l&rsquo;arriv\u00e9e du <em>Pioneer<\/em>. La nouvelle n&rsquo;avait d\u2019int\u00e9r\u00eat pour aucun d&rsquo;entre nous, aussi n&rsquo;en parlai-je pas. La simple mention du nom du navire aurait fait souffrir la pauvre fille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Un apr\u00e8s-midi, peu de temps apr\u00e8s, alors que j&rsquo;\u00e9crivais une lettre, on frappa \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Je relevai la t\u00eate et \u00e9coutai, car la voix qui demanda apr\u00e8s moi me parut \u00e9trange, mais pas tout \u00e0 fait inconnue. Comme je levai les yeux, me demandant qui pouvait bien \u00eatre cette personne, mon regard se posa par hasard sur le portrait du pauvre George. Etais-je en train de r\u00eaver, ou \u00e9tais-je \u00e9veill\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je vous ai dit que l&rsquo;une des mains du portrait \u00e9tait pos\u00e9e sur une \u00e9p\u00e9e. Je voyais maintenant distinctement que l&rsquo;index \u00e9tait lev\u00e9, comme pour me mettre en garde. Je regardais attentivement, pour m&rsquo;assurer que ce n&rsquo;\u00e9tait pas un r\u00eave, et je per\u00e7us alors, se d\u00e9tachant clairement sur le visage p\u00e2le, deux grosses gouttes, comme du sang.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je m&rsquo;approchai du portrait, m&rsquo;attendant \u00e0 ce que l&rsquo;apparition s\u2019\u00e9vanouisse, comme le cr\u00e2ne auparavant. Elle ne disparut pas, mais le doigt lev\u00e9 se transforma en une petite mite blanche pos\u00e9e sur la toile. Les gouttes rouges \u00e9taient fluides, et certainement pas du sang, bien que je ne sus leur trouver d\u2019explication sur le moment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Le papillon de nuit semblait \u00eatre dans un \u00e9tat de torpeur, je l\u2019\u00f4tai donc du tableau et le pla\u00e7ai sous un verre \u00e0 vin renvers\u00e9 sur la chemin\u00e9e. Tout cela pris moins de temps \u00e0 faire qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9crire. Comme je me d\u00e9tournais de la chemin\u00e9e, la domestique apporta une carte, disant que le gentleman attendait dans le hall pour savoir si je voulais le voir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Sur la carte figurait le nom de \u00ab\u00a0Vincent Grieve, du navire d&rsquo;exploration <em>Pioneer<\/em>\u00ab\u00a0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cDieu merci, Lettie est sortie \u00ab\u00a0, pensai-je, avant d&rsquo;ajouter \u00e0 voix haute \u00e0 la domestique : \u00ab\u00a0Faites-le entrer ; et Jane, si votre ma\u00eetresse et Miss Lettie rentrent avant que le gentleman ne soit parti, dites-leur que je suis avec quelqu&rsquo;un pour affaires et que je ne souhaite pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">J\u2019allais \u00e0 la porte pour accueillir Grieve. Au moment o\u00f9 il franchissait le seuil, et avant qu&rsquo;il n\u2019ait pu voir le portrait, il s&rsquo;arr\u00eata et frissonna. Son visage devint blanc, jusqu&rsquo;\u00e0 ses l\u00e8vres fines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cCachez ce tableau avant que j&rsquo;entre\u00a0\u00bb, dit-il pr\u00e9cipitamment, \u00e0 voix basse. \u201cVous vous souvenez de l&rsquo;effet qu&rsquo;il produit sur moi. Maintenant, avec le souvenir du pauvre Mason, ce serait pire que jamais.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je pouvais mieux comprendre ses sentiments maintenant que la premi\u00e8re fois, car j&rsquo;en \u00e9tais venu \u00e0 regarder le tableau avec une certaine crainte moi-m\u00eame. Je pris donc la nappe d&rsquo;une petite table ronde qui se trouvait sous la fen\u00eatre et la suspendis au-dessus du portrait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Ceci fait, Grieve entra. Il \u00e9tait tr\u00e8s alt\u00e9r\u00e9. Il \u00e9tait plus maigre et plus p\u00e2le que jamais, les joues et les yeux creux. Il s&rsquo;\u00e9tait aussi curieusement vo\u00fbt\u00e9, et ses yeux avaient perdu leur air rus\u00e9, remplac\u00e9 par un regard de terreur, comme celui d&rsquo;une b\u00eate traqu\u00e9e. Je remarquai qu&rsquo;il regardait de c\u00f4t\u00e9 \u00e0 chaque instant, inconsciemment. On eut dit qu&rsquo;il entendait quelqu&rsquo;un derri\u00e8re lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je n&rsquo;avais jamais aim\u00e9 cet homme, mais maintenant j&rsquo;\u00e9prouvais pour lui une r\u00e9pugnance insurmontable &#8211; une r\u00e9pugnance si grande que, en y pensant, j\u2019\u00e9tais heureux que l&rsquo;incident du tableau, \u00e0 sa demande, m&rsquo;ait permis de ne pas lui serrer la main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je sentais que je ne pouvais pas lui parler autrement que froidement ; en fait, je devais lui parler avec une franchise douloureuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je lui dis que, bien s\u00fbr, j&rsquo;\u00e9tais heureux de le voir de retour, mais que je ne pouvais pas lui demander de continuer \u00e0 nous rendre visite. Je serais heureux d&rsquo;entendre les d\u00e9tails de la mort du pauvre George, mais je ne pouvais pas le laisser voir ma s\u0153ur, et je fis allusion, aussi d\u00e9licatement que possible, \u00e0 l&rsquo;inconvenance dont il s&rsquo;\u00e9tait rendu coupable lors de sa derni\u00e8re visite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il prit tout cela tr\u00e8s calmement, ne poussant qu&rsquo;un long soupir las lorsque je le priai de ne pas revenir. Il avait l&rsquo;air si faible et si malade que je me sentis oblig\u00e9 de lui proposer de prendre un verre de vin &#8211; une offre qu&rsquo;il sembla accepter avec grand plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je sortis le sherry et les biscuits et les pla\u00e7ai sur la table entre nous. Il prit un verre et le but avec avidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Ce n&rsquo;est pas sans difficult\u00e9 que je pus l&rsquo;amener \u00e0 me parler de la mort de George. Il me raconta, avec une r\u00e9ticence \u00e9vidente, comment ils \u00e9taient sortis pour tirer un ours blanc qu&rsquo;ils avaient rep\u00e9r\u00e9 sur un iceberg \u00e9chou\u00e9 le long de la c\u00f4te. Le sommet de l&rsquo;iceberg \u00e9tait stri\u00e9 comme le toit d&rsquo;une maison et descendait d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 jusqu&rsquo;au bord d&rsquo;un \u00e9norme pr\u00e9cipice en surplomb. Ils avaient grimp\u00e9 le long de la cr\u00eate afin de s&rsquo;approcher du gibier, lorsque George s&rsquo;aventura imprudemment sur le c\u00f4t\u00e9 inclin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe l&rsquo;ai appel\u00e9\u201c, dit Grieve, \u201cet je l&rsquo;ai suppli\u00e9 de revenir, mais trop tard. La surface \u00e9tait aussi lisse et glissante que du verre. Il essaya de faire demi-tour, mais glissa et tomba. Et c&rsquo;est alors que commence une sc\u00e8ne horrible. Lentement, lentement, mais avec des mouvements de plus en plus rapides, il commen\u00e7a \u00e0 glisser vers le bord. Il n&rsquo;y avait rien \u00e0 quoi s&rsquo;accrocher &#8211; aucune irr\u00e9gularit\u00e9 ou saillie sur la surface lisse de la glace. J&rsquo;arrachai mon manteau et, l&rsquo;attachant \u00e0 la h\u00e2te \u00e0 la crosse de mon arme, je poussai cette derni\u00e8re vers lui, mais elle n&rsquo;\u00e9tait pas assez longue. Avant que j&rsquo;aie pu l&rsquo;allonger en y attachant ma cravate, il avait gliss\u00e9 encore plus loin, et plus vite. Je criai d\u2019angoisse, mais personne ne m&rsquo;entendit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lui aussi vit que son sort \u00e9tait scell\u00e9 ; il ne put que me dire de vous faire ses derniers adieux, et&#8230; et de les lui faire parvenir&#8230;\u00a0\u00bb &#8211; Ici la voix de Grieve se brisa &#8211; \u00ab\u00a0et tout \u00e9tait fini ! Il s\u2019accrocha instinctivement au bord du pr\u00e9cipice pendant une seconde, et disparut !\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Au moment o\u00f9 Grieve pronon\u00e7ait ces derniers mots, sa m\u00e2choire s&rsquo;effondra ; ses globes oculaires semblaient pr\u00eats \u00e0 sortir de sa t\u00eate ; il se leva d&rsquo;un bond, d\u00e9signa quelque chose derri\u00e8re moi, puis, levant les bras, tomba en poussant un cri, comme si on lui avait tir\u00e9 dessus. Il \u00e9tait saisi d&rsquo;une crise d&rsquo;\u00e9pilepsie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je regardai instinctivement derri\u00e8re moi alors que je me pr\u00e9cipitais pour le soulever du sol. L&rsquo;\u00e9toffe \u00e9tait tomb\u00e9e du tableau o\u00f9 le visage de George, rendu plus p\u00e2le que jamais par les \u00e9clats de rouge, regardait s\u00e9v\u00e8rement vers le bas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je sonnai la cloche. Heureusement, Harry \u00e9tait rentr\u00e9 et, lorsque la domestique lui expliqua ce qu\u2019il se passait, il entra et m&rsquo;aida \u00e0 ranimer Grieve. Bien s\u00fbr, je recouvris \u00e0 nouveau le tableau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lorsqu&rsquo;il redevint tout \u00e0 fait lui-m\u00eame, Grieve me dit qu&rsquo;il \u00e9tait sujet \u00e0 des crises occasionnelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il semblait tr\u00e8s d\u00e9sireux de savoir s&rsquo;il avait dit ou fait quelque chose d&rsquo;extraordinaire pendant sa crise, et parut rassur\u00e9 lorsque je lui r\u00e9pondis que non. Il s\u2019excusa pour les ennuis qu&rsquo;il avait caus\u00e9s et ajouta que d\u00e8s qu&rsquo;il serait assez remis, il prendrait cong\u00e9. Disant cela, il s\u2019appuyait sur la chemin\u00e9e. La petite mite blanche attira son attention.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cVous avez donc re\u00e7u quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre du <em>Pioneer<\/em> avant moi ?\u00a0\u00bb dit-il nerveusement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je r\u00e9pondis par la n\u00e9gative et lui demandai ce qui lui faisait penser cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cCe petit papillon blanc ne se trouve jamais sous des latitudes aussi m\u00e9ridionales. C&rsquo;est l&rsquo;un des derniers signes de vie vers le nord. O\u00f9 l&rsquo;avez-vous trouv\u00e9 ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJe l&rsquo;ai attrap\u00e9 ici, dans cette pi\u00e8ce\u00a0\u00bb, r\u00e9pondis-je.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cC&rsquo;est tr\u00e8s \u00e9trange. Je n&rsquo;ai jamais entendu parler d&rsquo;une telle chose auparavant. Nous entendrons bient\u00f4t parler d&rsquo;averses de sang que je ne serais pas surpris.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cQue voulez-vous dire ?\u201d demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cOh, ces petites b\u00eates \u00e9mettent de petites gouttes d&rsquo;un liquide rouge\u00e2tre \u00e0 certaines p\u00e9riodes, et parfois si abondamment que les superstitieux pensent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une pluie de sang. J&rsquo;ai vu la neige fort tach\u00e9e par endroits. Prenez-en soin, c&rsquo;est une raret\u00e9 dans le sud\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je remarquai apr\u00e8s son d\u00e9part, qui fut presque imm\u00e9diat, qu&rsquo;il y avait une goutte de liquide rouge sur le marbre sous le verre \u00e0 vin. La tache de sang sur le tableau \u00e9tait expliqu\u00e9e, mais comment la mite est-elle arriv\u00e9e ici ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Et il y avait une autre chose \u00e9trange \u00e0 propos de cet homme, dont j&rsquo;avais \u00e0 peine pu m&rsquo;assurer dans la pi\u00e8ce, o\u00f9 les lumi\u00e8res se croisaient, mais sur laquelle il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;erreur possible, lorsque je le vis s&rsquo;\u00e9loigner dans la rue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cHarry, ici&#8230; vite !\u201d J&rsquo;appelai mon fr\u00e8re, qui s&rsquo;approcha aussit\u00f4t de la fen\u00eatre. \u201cToi qui es un artiste, dis-moi, y a-t-il quelque chose d&rsquo;\u00e9trange chez cet homme ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cNon, rien que je puisse voir\u00a0\u00bb, dit Harry, mais soudain, sur un ton diff\u00e9rent, il ajouta : \u00ab\u00a0Oui, il y a quelque chose. Parbleu, il a une ombre double !\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;explication de ses regards en biais, de sa d\u00e9marche vo\u00fbt\u00e9e. Il y avait toujours quelque chose \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, que personne ne pouvait voir, mais qui \u00e9tait une ombre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il se retourna et nous vit \u00e0 la fen\u00eatre. Imm\u00e9diatement, il traversa la chauss\u00e9e pour rejoindre le bord ombrag\u00e9 de la rue. Je racontai \u00e0 Harry tout ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, et nous conv\u00eenmes qu&rsquo;il valait mieux ne pas souffler mot \u00e0 Lettie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Deux jours plus tard, lorsque je revins d&rsquo;une visite \u00e0 l\u2019atelier de Harry, je trouvai toute la maison dans la confusion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie m&rsquo;apprit que pendant que ma femme \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, Grieve avait appel\u00e9, n&rsquo;avait pas attendu que la domestique l&rsquo;annonce, mais \u00e9tait entr\u00e9 directement dans la salle \u00e0 manger, o\u00f9 Lettie \u00e9tait assise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle remarqua qu&rsquo;il \u00e9vitait de regarder le tableau et que, pour \u00eatre s\u00fbr de ne pas le voir, il s&rsquo;\u00e9tait assis sur le sofa juste en dessous. Il avait alors, malgr\u00e9 les remontrances furieuses de Lettie, renouvel\u00e9 son offre d&rsquo;amour, rench\u00e9rissant finalement en lui assurant que le pauvre George, dans son dernier souffle, l&rsquo;avait implor\u00e9 de venir la chercher, de veiller sur elle et de l&rsquo;\u00e9pouser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u201cJ&rsquo;\u00e9tais si indign\u00e9e que je ne sus que lui r\u00e9pondre\u201d, dit Lettie. \u201cTout \u00e0 coup, au moment o\u00f9 il pronon\u00e7ait ces derniers mots, il y eut un bruit, comme celui d&rsquo;une guitare qui se brise &#8211; et &#8211; je ne sais comment d\u00e9crire cela &#8211; le portrait tomba, et le coin du lourd cadre le frappa \u00e0 la t\u00eate, lui ouvrant le cr\u00e2ne et le laissant inconscient.\u201d Ils l&rsquo;avaient port\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, \u00e0 la demande du m\u00e9decin que ma femme avait imm\u00e9diatement envoy\u00e9 chercher en apprenant ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Grieve \u00e9tait couch\u00e9 sur le divan de mon dressing-room, o\u00f9 j\u2019allai le voir. J&rsquo;avais l&rsquo;intention de lui reprocher d&rsquo;\u00eatre venu \u00e0 la maison, malgr\u00e9 mon interdiction, mais je le trouvai d\u00e9lirant. Le m\u00e9decin dit que c&rsquo;\u00e9tait un cas \u00e9trange ; car, bien que le coup ait \u00e9t\u00e9 violent, il \u00e9tait \u00e0 peine suffisant pour expliquer les sympt\u00f4mes de la fi\u00e8vre c\u00e9r\u00e9brale. Quand il apprit que Grieve venait juste de rentrer du Grand Nord \u00e0 bord du <em>Pioneer<\/em>, il d\u00e9clara qu&rsquo;il \u00e9tait possible que les privations et les difficult\u00e9s aient affect\u00e9 sa constitution et sem\u00e9 les germes de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Nous f\u00eemes venir une infirmi\u00e8re, qui devait veiller sur lui, selon les instructions du m\u00e9decin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">La suite de mon histoire est vite racont\u00e9e. Au milieu de la nuit, je fus r\u00e9veill\u00e9 par un grand cri. J&rsquo;enfilai mes v\u00eatements et me pr\u00e9cipitai hors de mes appartements. L&rsquo;infirmi\u00e8re tenait Lettie dans ses bras, \u00e9vanouie. Nous la port\u00e2mes dans sa chambre, puis l&rsquo;infirmi\u00e8re nous expliqua le myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Il semble que vers minuit, Grieve se soit assis dans son lit et ait commenc\u00e9 \u00e0 parler. Et il dit des choses si terribles que l&rsquo;infirmi\u00e8re s&rsquo;alarma. Elle fut d\u2019autant moins rassur\u00e9e qu&rsquo;elle s&rsquo;aper\u00e7ut que la lumi\u00e8re de son unique bougie projetait sur le mur ce qui semblait \u00eatre deux ombres du malade.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Terrifi\u00e9e au-del\u00e0 de toute mesure, elle s&rsquo;\u00e9tait gliss\u00e9e dans la chambre de Lettie et lui avait confi\u00e9 ses craintes ; et Lettie, qui \u00e9tait une fille courageuse et serviable, s&rsquo;\u00e9tait habill\u00e9e et avait propos\u00e9 de venir veiller avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Elle aussi vit l&rsquo;ombre double, mais ce qu&rsquo;elle entendit fut bien plus terrible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Grieve \u00e9tait assis dans son lit, regardant fixement la silhouette invisible \u00e0 laquelle appartenait l&rsquo;ombre. D&rsquo;une voix tremblante d&rsquo;\u00e9motion, il suppliait l&rsquo;esprit qui le hantait de le quitter et lui demanda de le pardonner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">\u00ab\u00a0Vous savez que le crime n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. C&rsquo;est une soudaine tentation du diable qui m&rsquo;a pouss\u00e9 \u00e0 porter le coup et \u00e0 vous jeter dans le pr\u00e9cipice. C&rsquo;est le diable qui m&rsquo;a tent\u00e9 avec le souvenir de son visage exquis, de l&rsquo;amour tendre qui aurait pu \u00eatre le mien, mais \u00e9tait pour vous. Mais elle ne veut pas m&rsquo;\u00e9couter. Voyez, elle se d\u00e9tourne de moi, comme si elle savait que je suis votre meurtrier, George Mason !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Lettie r\u00e9p\u00e9ta dans un murmure horrifi\u00e9 cette terrible confession.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Je comprenais tout maintenant ! Comme j&rsquo;\u00e9tais sur le point de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 Lettie les nombreuses choses \u00e9tranges que je lui avais cach\u00e9es, l&rsquo;infirmi\u00e8re, qui \u00e9tait all\u00e9e voir son patient, revint en courant, alarm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Vincent Grieve avait disparu. Dans son d\u00e9lire, il s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9, avait ouvert la fen\u00eatre et avait saut\u00e9. Deux jours plus tard, son corps \u00e9tait retrouv\u00e9 dans la rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\">Un rideau est maintenant suspendu devant le portrait du pauvre George, bien qu&rsquo;il ne soit plus li\u00e9 \u00e0 aucune merveille surnaturelle ; et jamais, depuis la nuit de la mort de Vincent Grieve, nous n&rsquo;avons vu quoi que ce f\u00fbt de cette pr\u00e9sence obs\u00e9dante et des plus myst\u00e9rieuses &#8211; l&rsquo;Ombre d&rsquo;une Ombre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-source-serif-font-family\">FIN de<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-source-serif-font-family\"><em>L\u2019ombre d\u2019une ombre<\/em>, de Tom Hood.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-source-serif-font-family\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tom Hood Temps de lecture : 31 minutes Ma soeur Lettie a habit\u00e9 chez moi depuis le jour o\u00f9 j\u2019ai poss\u00e9d\u00e9 ma propre maison. 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